Le Katanga — Avant, pendant et après 1960
Le Katanga — Avant, pendant et après 1960
[!INFO] Fiche signalétique du Katanga
Champ Valeur Nom historique Katanga (1910–1971, puis 1997–2015) ; Shaba (1972–1997) Provinces actuelles Haut-Katanga, Lualaba, Haut-Lomami, Tanganyika (depuis 2015) Chef-lieu historique Élisabethville (actuelle Lubumbashi) Superficie ~497 000 km² (région historique) Population ~14 millions (estimation 2020, 4 provinces cumulées) Groupes ethniques principaux Luba, Lunda, Yeke (Bayeke), Bemba, Kaonde, Tabwa Ressources minières Cuivre, cobalt, uranium, diamant, or, zinc, étain Sécession 11 juillet 1960–15 janvier 1963 (État indépendant autoproclamé) Leader sécessionniste Moïse Tshombe (1919–1969) Compagnie minière coloniale Union Minière du Haut-Katanga (UMHK, fondée 1906) Capitale Sécession Élisabethville (Lubumbashi)
Introduction
Le Katanga, région du sud-est de l'actuelle République démocratique du Congo, occupe une place centrale dans l'histoire politique, économique et sociale du pays depuis le XIXe siècle. Doté d'un sous-sol exceptionnellement riche en minerais stratégiques (cuivre, cobalt, uranium, diamant), le Katanga a constitué pendant la période coloniale le poumon économique du Congo belge, et demeure aujourd'hui l'une des régions les plus prospères du pays.
L'histoire du Katanga au XXe siècle est marquée par un événement majeur : la sécession katangaise (11 juillet 1960–15 janvier 1963), proclamée quelques jours seulement après l'indépendance du Congo. Dirigée par Moïse Tshombe, soutenue par l'Union Minière du Haut-Katanga (UMHK) et par des puissances étrangères (Belgique, France, Grande-Bretagne), cette sécession a plongé le jeune État congolais dans une crise politique et militaire grave, et a contribué à l'assassinat du Premier ministre Patrice Lumumba en janvier 1961.
Cet article retrace l'histoire du Katanga avant, pendant et après 1960, en mettant l'accent sur les enjeux géopolitiques, économiques et identitaires qui ont façonné le destin de cette région.
Le Katanga avant 1960 : paysage politique et économique
Période précoloniale (avant 1885)
Avant l'arrivée des Européens, le Katanga était peuplé par plusieurs groupes ethniques bantoues, organisés en royaumes et chefferies autonomes. Le royaume lunda, sous l'autorité du Mwata Yamvo, exerçait une influence politique sur une partie du Katanga occidental. Le royaume luba, fondé au XVIe siècle et dirigé par un Mulopwe (roi sacré), contrôlait le centre du Katanga. Les Yeke (ou Bayeke), sous le chef Msiri (arrivé dans la région au milieu du XIXe siècle), établirent un État puissant centré à Bunkeya, fondé sur le commerce de l'ivoire, du cuivre et des esclaves.
L'économie reposait sur l'agriculture, l'élevage, la pêche, et surtout sur l'extraction et le commerce du cuivre. Les populations katangaises maîtrisaient depuis des siècles la métallurgie du cuivre, qu'elles exportaient sous forme de croix de cuivre utilisées comme monnaie et objets de prestige dans toute l'Afrique centrale.
Conquête coloniale (1885–1910)
À partir de 1885, l'État indépendant du Congo, propriété personnelle du roi Léopold II de Belgique, entreprit la conquête militaire du Katanga. En 1891, l'expédition Stairs-Bodson menée par des mercenaires belges aboutit à la capture et à l'exécution du chef Msiri, mettant fin à l'indépendance du royaume yeke. Le Katanga fut progressivement intégré dans l'administration coloniale belge.
Exploitation minière et Union Minière (1906–1960)
En 1906, la Belgique créa l'Union Minière du Haut-Katanga (UMHK), compagnie minière privée qui obtint des concessions gigantesques pour l'exploitation du cuivre et d'autres minerais. L'UMHK devint rapidement l'une des plus puissantes compagnies minières au monde, générant des profits colossaux pour ses actionnaires belges et britanniques.
L'exploitation minière industrielle transforma profondément la société katangaise : urbanisation rapide (création d'Élisabethville en 1910, actuelle Lubumbashi), afflux de travailleurs migrants, développement d'infrastructures (chemins de fer, routes, hôpitaux, écoles), mais aussi travail forcé, ségrégation raciale, et violences coloniales.
À la veille de l'indépendance en 1960, le Katanga produisait 60 % des recettes d'exportation du Congo belge. Cette richesse attisait les convoitises et alimentait les revendications autonomistes des élites katangaises.
La sécession du Katanga (1960–1963)
Contexte immédiat : crise de l'indépendance
Le 30 juin 1960, le Congo belge accède à l'indépendance. Quelques jours plus tard, des mutineries éclatent dans l'armée congolaise (Force publique), déclenchant une crise politico-militaire. Le Premier ministre Patrice Lumumba demande l'aide de l'ONU pour rétablir l'ordre, tandis que les Belges interviennent militairement pour protéger leurs ressortissants et leurs intérêts économiques.
Proclamation de la sécession (11 juillet 1960)
Le 11 juillet 1960, Moïse Tshombe, président de la province du Katanga et leader du parti CONAKAT (Confédération des Associations Tribales du Katanga), proclame unilatéralement l'indépendance du Katanga. La sécession est immédiatement soutenue par :
- L'UMHK, qui y voit le moyen de préserver ses intérêts.
- La Belgique, qui envoie troupes et conseillers militaires.
- Des mercenaires étrangers (belges, français, sud-africains, rhodésiens).
- Certaines puissances occidentales (France, Grande-Bretagne), dans le contexte de la Guerre froide.
Tshombe justifie la sécession par la nécessité de protéger le Katanga du « chaos » régnant à Léopoldville (Kinshasa), et de préserver la prospérité économique de la province. Cependant, la sécession est unanimement condamnée par l'ONU, l'Organisation de l'unité africaine (OUA), et le gouvernement central congolais.
Déroulement de la sécession (1960–1963)
La sécession se déroule dans un contexte de violence généralisée :
- Affrontements militaires : l'armée katangaise (gendarmerie katangaise), encadrée par des mercenaires, affronte les forces de l'ONU (ONUC) et les troupes loyalistes congolaises.
- Assassinat de Lumumba (17 janvier 1961) : Patrice Lumumba, arrêté en décembre 1960 par ses rivaux politiques, est transféré au Katanga où il est exécuté avec la complicité de Tshombe, des Belges et de la CIA.
- Interventions de l'ONU : en 1961–1962, l'ONUC lance plusieurs offensives militaires (opérations « Rumpunch », « Morthor », « Unokat ») pour restaurer l'intégrité territoriale du Congo.
Fin de la sécession (janvier 1963)
En janvier 1963, face à la pression militaire de l'ONU et à l'isolement diplomatique croissant, Tshombe accepte la réintégration du Katanga dans le Congo. Le 15 janvier 1963, les dernières troupes katangaises déposent les armes. La sécession a officiellement pris fin, bien que des poches de résistance subsistent jusqu'en 1964.
Le Katanga après 1963
Réintégration et instabilité (1963–1965)
Après la fin de la sécession, le Katanga est réintégré dans la République du Congo. Moïse Tshombe, exilé en Espagne, revient en 1964 et devient Premier ministre du Congo (juillet 1964–octobre 1965), dans un contexte de rébellions armées (rébellion Simba). Il est renversé en novembre 1965 par le coup d'État du général Mobutu.
Période Mobutu (1965–1997)
Sous le régime de Mobutu, le Katanga est rebaptisé « Shaba » (1972) dans le cadre de la politique d'authenticité. La région connaît deux guerres de Shaba (1977 et 1978), invasions menées par des anciens gendarmes katangais exilés en Angola, réprimées avec l'aide de troupes françaises et marocaines.
L'Union Minière, nationalisée en 1967, devient la Gécamines (Générale des Carrières et des Mines), entreprise publique connaissant une longue période de déclin en raison de la mauvaise gestion, de la corruption et du sous-investissement.
Période post-Mobutu (1997–présent)
Après la chute de Mobutu en 1997, le Katanga retrouve son nom historique. En 2015, dans le cadre du découpage en 26 provinces prévu par la Constitution de 2006, le Katanga est divisé en 4 provinces : Haut-Katanga, Lualaba, Haut-Lomami, et Tanganyika.
La région demeure un pôle économique majeur, attirant des investissements chinois, canadiens et européens dans le secteur minier. Toutefois, les revenus miniers profitent inégalement aux populations locales, et la corruption, les conflits fonciers, et les atteintes à l'environnement demeurent des défis persistants.
Chronologie
| Date | Événement |
|---|---|
| XVIe–XIXe siècles | Royaumes luba et lunda ; État yeke de Msiri. |
| 1891 | Conquête coloniale ; exécution de Msiri. |
| 1906 | Fondation de l'Union Minière du Haut-Katanga. |
| 30 juin 1960 | Indépendance du Congo. |
| 11 juillet 1960 | Proclamation de la sécession du Katanga par Moïse Tshombe. |
| 17 janvier 1961 | Assassinat de Patrice Lumumba au Katanga. |
| 1961–1962 | Interventions militaires de l'ONU. |
| 15 janvier 1963 | Fin officielle de la sécession. |
| 1972 | Renommage en « Shaba ». |
| 1977–1978 | Guerres de Shaba. |
| 1997 | Retour au nom « Katanga ». |
| 2015 | Découpage en 4 provinces (Haut-Katanga, Lualaba, Haut-Lomami, Tanganyika). |
Bibliographie
- Gérard-Libois, Jules (1963). Sécession au Katanga. Bruxelles : CRISP.
- Nzongola-Ntalaja, Georges (2002). The Congo from Leopold to Kabila. Londres : Zed Books.
- Jewsiewicki, Bogumil (1977). Le Katanga, 1960-1963. Québec : PUL.
- Turner, Thomas (2007). The Congo Wars: Conflict, Myth, and Reality. Londres : Zed Books.