Les Noms de Rome

Les Noms de Rome

Du nom fondateur aux successeurs autoproclamés, 753 av. J.-C. – présent

Ce document distingue trois catégories de noms :

  1. Noms officiels : utilisés dans les documents d’État, les lois, les monnaies et les inscriptions.
  2. Épithètes et surnoms : expressions littéraires, religieuses ou populaires sans valeur juridique, mais à forte charge symbolique.
  3. Revendications exogènes : noms que d’autres entités (États, villes, empires) se sont appropriés en se présentant comme héritières ou successeures de Rome.

La liste des revendications exogènes est politiquement non neutre : chaque prétendant à l’héritage romain a utilisé ce nom à des fins de légitimation du pouvoir, d’expansion territoriale, ou de construction identitaire. Le tableau les présente sans hiérarchie de légitimité.


PARTIE I — Les noms portés par Rome elle-même


1. ROMA

Champ Contenu
Type Nom propre officiel, fondateur
Langue Latin (Roma), grec (Ῥώμη / Rhōmē)
Période 753 av. J.-C. → aujourd’hui
Étymologie Très débattue, non résolue. Trois hypothèses principales : (1) Étrusque — mot d’origine étrusque signifiant « fleuve » ou « courant » (référence au Tibre) ; hypothèse la plus probable pour les historiens modernes. (2) Grecque — du grec rhōmē (ῥώμη) = « force, vigueur, puissance » ; séduisante mais probablement une étymologie populaire rétrospective. (3) Latine — du nom de Romulus lui-même ← ruma (mamellon, colline) ← les collines romaines. La lecture palindromique ROMA → AMOR (amour en latin) est attestée dans la rhétorique antique (attribuée à Quintilien) mais n’est qu’un jeu de langage, non une étymologie.
Entités ayant adopté ce nom directement — La ville elle-même, inchangée depuis 2 800 ans. — Roma Capitale : désignation officielle de la commune de Rome depuis 2010 dans la législation italienne (décret législatif n°156/2010), lui conférant des pouvoirs élargis.
Dérivés géographiques modernes Romania / Roumanie (« pays des Romains ») · Romandie (Suisse romande) · Romanche (langue de la Suisse) · Romagne (région italienne) · Romans (commune française) · Romeo, Romero (prénoms)
Note de décentrement Pour les Étrusques, les Grecs, les Celtes, les Berbères et les Perses contemporains, Roma était le nom d’une puissance conquérante étrangère, non une référence identitaire. Les Carthaginois nommaient Rome Qart dans leurs sources (terme générique pour « ville »).

2. URBS (La Ville)

Champ Contenu
Type Épithète officieuse de facto, devenue quasi-officielle
Langue Latin
Période À partir du III^e siècle av. J.-C. ; usage courant sous la République et l’Empire
Sens Urbs signifie simplement « ville » en latin, mais utilisé de façon absolue (sans complément), il désignait uniquement Rome — comme si Rome était la Ville par essence, l’archétype de toute cité. Dire « dans l’Urbs » en latin signifiait « à Rome » sans ambiguïté possible.
Étymologie Racine IE *wer- (entourer, ceindre) → urbem = espace ceint de murailles. Même racine que suburbia (ce qui est sous/hors des murs), exurbs (hors de la ville).
Usage institutionnel Ab Urbe Condita (AUC) = « depuis la fondation de la Ville » : système de datation officiel romain à partir du ~IV^e s. av. J.-C., remplaçant les années consulaires. L’expression est utilisée par Tite-Live pour intituler sa monumentale histoire de Rome.
Héritiers modernes L ’Urbs est encore utilisé en italien pour désigner Rome (Urbi et Orbi = « à la Ville [Rome] et au monde » : formule de la bénédiction papale, utilisée à Noël et à Pâques). — Le mot urbain , urbanisme , urbanité , suburban (suburbia), rurban héritent de cette racine.

3. URBS AETERNA (La Ville Éternelle)

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Type Épithète littéraire, devenue expression quasi-officielle
Langue Latin
Période I^er siècle av. J.-C. (Tibulle) → aujourd’hui
Première attestation Le poète Albius Tibulle (~54–19 av. J.-C.) dans ses Élégies , livre II : « Romulus aeternae nondum formaverat urbis moenia » (« Romulus n’avait pas encore tracé les remparts de la Ville Éternelle »). L’expression fut ensuite reprise par Ovide , Virgile et Tite-Live.
Sens La permanence de Rome au-delà du temps historique : l’idée que Rome ne peut pas mourir, qu’elle est antérieure et postérieure à toute civilisation humaine. Cette idée fut théologiquement légitimée par le christianisme, qui fit de Rome la Ville du siège de Pierre.
Crise du concept Le sac de Rome par Alaric (410 ap. J.-C.) provoqua un choc intellectuel mondial : si Rome était éternelle, pourquoi tombait-elle ? Saint Augustin répondit en écrivant La Cité de Dieu (413–426) : la vraie Ville Éternelle n’est pas la Rome terrestre mais la Cité de Dieu.
Usage contemporain La Città Eterna en italien. Inscription sur les guides touristiques, les monuments, les institutions. Titre d’innombrables œuvres musicales, littéraires et cinématographiques.
Entités ayant revendiqué l ’« éternité » romaine Constantinople : se présenta dès 330 ap. J.-C. comme nouvelle Rome éternelle (« Nouvelle Rome »). — Moscou : théorie de la « Troisième Rome » (1523–1526), affirmant reprendre le manteau d’éternité. — Washington D.C. : architecture néoclassique délibérée (Capitole, Sénat, Panthéon civique) évoquant la permanence romaine. — Londres (XIX^e s.) : discours impérial britannique comparant Pax Britannica à Pax Romana.

4. CAPUT MUNDI (Capitale du Monde)

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Type Épithète politique et littéraire
Langue Latin
Période I^er s. av. J.-C. → Moyen Âge ; encore utilisé aujourd’hui
Première attestation Ovide au I^er siècle av. J.-C. ; utilisé également par le poète Lucain (~61 ap. J.-C.) dans sa Pharsale : « Ipsa, Caput Mundi, bellorum maxima merces, Roma capi facilis » (« Rome elle-même, capitale du monde, plus grand butin de guerre, facile à prendre »).
Sens Caput = tête (de capitulum , même racine que capital) + mundi = du monde. Rome comme tête d’un corps politique mondial, centre de gravité de la civilisation connue. L’expression reflète la vision géocentrique greco-romaine du monde méditerranéen.
Usage institutionnel Inscriptions monétaires, documents officiels de l’Empire tardif. Discours pontificaux médiévaux justifiant la primauté romaine.
Entités ayant revendiqué le titre de Caput Mundi
Entité Période
--- ---
Rome (ville) Antiquité → présent
Constantinople / Empire byzantin 330–1453 ap. J.-C.
Papauté médiévale V^e–XV^e s.
Saint-Empire romain germanique 962–1806
Empire ottoman (Mehmed II) 1453+
Tsarat/Empire de Russie 1547–1917
Empire napoléonien 1804–1815

5. URBS SACRA (La Ville Sacrée)

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Type Épithète religieuse
Langue Latin
Période II^e–III^e siècles ap. J.-C. (Empire)
Première attestation Utilisé par l’Empereur Septime Sévère (193–211 ap. J.-C.) dans le contexte de la religion romaine traditionnelle (polythéiste), avant que le terme ne prenne son sens chrétien.
Sens Rome comme ville sainte de la religion romaine d’État : siège des collèges sacerdotaux, du pontifex maximus , des temples capitolins, des flamines et des vestales. Connotation religieuse pré-chrétienne.
Glissement sémantique Après la christianisation (Edit de Milan, 313), le terme Urbs Sacra acquiert une dimension chrétienne : Rome comme siège du successeur de Pierre, gardienne des reliques des apôtres Pierre et Paul.
Héritières Jérusalem (Al-Quds en arabe = « La Sainte ») : ville concurrente dans la théologie chrétienne comme ville sainte par excellence. — Constantinople : « Nouvelle Jérusalem » dans la théologie byzantine. — La Mecque (Mecca / Makkah) : ville sacrée par excellence dans l’Islam, non liée à Rome mais conceptuellement parallèle.

6. ROMA QUADRATA (Rome Carrée)

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Type Nom archaïque, rituel
Langue Latin
Période VIII^e–VI^e s. av. J.-C. (origines mythiques)
Sens Désignation de la Rome primitive de Romulus, tracée selon un plan carré (quadratum) au sommet du mont Palatin, délimité par un sillon de charrue (sulcus primigenius). Le carré symbolise l’ordre cosmique et les quatre points cardinaux. Attesté par Varron et Festus.
Importance Reflète une conception sacrée de la fondation urbaine commune à de nombreuses cultures (villes chinoises, mésopotamiennes, indiennes). Le plan carré de Rome primitive est un parallèle frappant avec le mandala indien ou la cardo/decumanus des villes romaines coloniales.
Héritières symboliques Toutes les villes coloniales romaines (Nîmes, Vienne, Cologne, Lyon, Timgad, Leptis Magna) reprennent le plan orthogonal à deux axes perpendiculaires (cardo maximus Nord-Sud / decumanus maximus Est-Ouest), héritage direct de la Roma Quadrata.

7. SEPTIMONTIUM (Les Sept Monts)

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Type Nom archaïque, fédéral
Langue Latin
Période IX^e–VII^e s. av. J.-C.
Sens Désignation de la confédération primitive des villages établis sur les sommets du site romain avant leur fusion en une cité unique. La fête du Septimontium (célébrée le 11 décembre) commémorait cette union. Les « sept monts » archaïques ne sont pas exactement les mêmes que les sept collines historiques.
Importance Témoigne du caractère synœcique de Rome : une ville née de la fusion de plusieurs communautés distinctes, chacune avec ses dieux, ses usages et son territoire — phénomène commun dans les cités grecques (synoikismos) mais aussi dans de nombreuses cultures non-européennes (formation des royaumes africains par agrégation de villages).

8. COLONIA LUCIA ANNIA COMMODIANA

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Type Nom officiel imposé, éphémère
Langue Latin
Période 192 ap. J.-C. (moins d’un an)
Origine L’Empereur Commode (180–192) rebaptisa officiellement Rome de son propre nom dans le cadre d’un projet mégalomaniaque de refondation de la ville à son image. Il se prenait pour une réincarnation d’Hercule.
Destin Commode fut assassiné en décembre 192 (étranglé dans son bain par le lutteur Narcisse). Le Sénat prononça la damnatio memoriae (condamnation de la mémoire) et annula tous ses décrets, y compris le changement de nom. Rome retrouva son nom.
Cas parallèles dans l ’histoire — Antioche rebaptisée Theopolis (« Ville de Dieu ») par Justinien au VI^e s. — Alexandrie rebaptisée Neapolis temporairement. — En période moderne : Leningrad (Petrograd/Saint-Pétersbourg), Stalinabad (Douchanbé), Volgograd/Stalingrad.

9. NOVA ROMA (Nouvelle Rome)

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Type Transfert nominal officiel (décret impérial)
Langue Latin / grec (Νέα Ῥώμη)
Période 330 ap. J.-C. (décret de Constantin I^er)
Contexte Le 11 mai 330, l’Empereur Constantin I^er proclama la ville de Byzance (qu’il avait reconstruite depuis 324) comme Nova Roma — Nouvelle Rome — et nouvelle capitale de l’Empire romain. Le nom fut presque immédiatement supplanté par Constantinopolis (« Ville de Constantin »), mais Nova Roma resta dans les documents ecclésiastiques.
Portée Ce geste fonda conceptuellement l’idée qu’une ville pouvait être Rome sans être Rome — qu’il existait une « romanité » transposable dans l’espace. Ce fut la matrice de toutes les revendications ultérieures de « Nouvelle Rome ».
Héritières ayant utilisé le titre Nova Roma ou ses équivalents
Entité Nom revendiqué
--- ---
Byzance/Constantinople Nova Roma (officiel), puis « Seconde Rome », « Deuxième Rome »
Moscou (Tsarat de Russie) « Troisième Rome »
Trnovo (Bulgarie médiévale) « Nouvelle Rome » / « Nouvelle Constantinople »
Nicée (Empire de Nicée) Nova Roma (capitale en exil)
Trébizonde (Empire de Trébizonde) Prétend à la romanité
Aix-la-Chapelle / Charlemagne « Nouvelle Rome » implicite

10. CAPUT FIDEI (Capitale de la Foi)

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Type Épithète religieuse chrétienne
Langue Latin
Période IV^e s. ap. J.-C. → aujourd’hui
Sens Rome comme siège du successeur de Saint Pierre, chef de l’Église catholique universelle. L’expression justifie la primauté du Pape sur tous les autres évêques (primus inter pares puis primauté absolue).
Fondement théologique Matthieu 16:18 (« Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église »). La tradition veut que Pierre fut le premier évêque de Rome et y mourut martyr (~64–68 ap. J.-C.).
Concurrents du titre Jérusalem : ville où vécut et mourut le Christ, revendiquée comme capital spirituelle par toutes les confessions chrétiennes. — Constantinople/Istanbul : siège du Patriarcat œcuménique orthodoxe, qui revendique une co-primauté. — Antioche (actuelle Antakya, Turquie) : premier siège où les disciples furent appelés « chrétiens » ; Patriarcat d’Antioche encore actif. — Alexandrie (Égypte) : Patriarcat copte et grec orthodoxe, fondé selon la tradition par Marc l’Évangéliste.

11. SPQR — Senatus Populusque Romanus

Champ Contenu
Type Sigle officiel institutionnel
Langue Latin
Période ~509 av. J.-C. → aujourd’hui (encore utilisé par la municipalité de Rome)
Sens « Le Sénat et le Peuple romain » : formule exprimant la double souveraineté républicaine. Apparaissait sur les enseignes militaires (aquilae), les bâtiments publics, les édits, les monnaies.
Usage contemporain La municipalité de Rome (Comune di Roma Capitale) utilise encore l’acronyme SPQR sur ses documents officiels, ses plaques de rues, ses bouches d’égout et ses véhicules municipaux. C’est l’une des continuités institutionnelles les plus longues de l’histoire humaine.
Ironies historiques — Sous l’Empire, le SPQR continuait d’apparaître sur les monnaies alors que le Sénat avait perdu tout pouvoir réel. — Les graffitis romains médiévaux détournèrent l’acronyme : Stultus Populus Quaerit Romam (« Un peuple stupide cherche Rome »). — Les soldats napoleoniens virent dans le SPQR un signe de la continuité impériale qu’ils prétendaient incarner.

PARTIE II — Entités ayant revendiqué l’héritage nominal de Rome

Tableau des successeurs autoproclamés, classés chronologiquement


| Entité | Nom revendiqué | Date de revendication | Fondement | Légitimité reconnue | Fin de la revendication

---|---|---|---|---|---|--- 1 | Empire romain d ’Orient / Byzance | Nova Roma , « Seconde Rome », Basileuousa (Reine des Villes) | 330 ap. J.-C. | Décret impérial de Constantin ; continuité juridique et territoriale de l’Empire | Maximale — continuité institutionnelle directe | 1453 (prise de Constantinople par les Ottomans) 2 | Empire de Trébizonde | Héritier de Byzance | 1204–1461 | Fragment de l’Empire byzantin survivant après la 4^e Croisade | Limitée — État de taille réduite | 1461 (conquête ottomane) 3 | Empire de Nicée | Nova Roma en exil | 1204–1261 | Gouvernement byzantin légitime en exil après la prise de Constantinople par les Croisés | Forte — reconnu comme gouvernement légitime | 1261 (reconquête de Constantinople) 4 | Empire bulgare (Siméon I^er) | « Tsar des Bulgares et des Romains », Trnovo = « Nouvelle Rome » | 913–927 ; XIV^e s. | Mariage dynastique, prise de territoires byzantins, prétention au titre de basileus | Faible — non reconnu par Constantinople | 1393 (conquête ottomane de Trnovo) 5 | Empire serbe (Étienne Dušan) | « Tsar des Serbes et des Romains » | 1346 | Conquête de territoires byzantins ; prétention dynastique | Très limitée — non reconnue | 1355 (mort de Dušan, effondrement de l’Empire) 6 | Saint-Empire romain germanique | Sacrum Romanum Imperium (« Saint Empire Romain ») | 962 (Otton I^er, couronné par le pape) | Couronnement papal ; prétention à succéder à Charlemagne (800) et à l’Empire romain d’Occident | Forte en Occident — reconnue par la papauté | 1806 (dissolution par François II sous la pression napoléonienne) 7 | Empire ottoman (Mehmed II) | Kayser-i Rum (« César de Rome »), Padişah-ı Rûm | 1453 (après prise de Constantinople) | Droit de conquête ; contrôle de Constantinople ; reconnaissance partielle du Patriarcat | Faible hors du monde ottoman — non reconnue par l’Europe catholique | 1922 (abolition du sultanat) 8 | Grand-Duché de Moscou / Tsarat de Russie | « Troisième Rome » ; Tsar = César | 1472 (Ivan III) ; formulé 1523–1526 (moine Filofei) | Mariage d’Ivan III avec Sophia Paléologue (nièce du dernier basileus) ; seul État orthodoxe indépendant | Forte dans le monde orthodoxe oriental | 1917 (Révolution bolchévique ; abdication de Nicolas II) 9 | Empire Austro-Habsbourg / Saint Empire | Héritiers du Saint-Empire ; Kaiser | 1438–1806 (Saint-Empire) ; 1804–1918 (Empire d’Autriche) | Continuité dynastique des Habsbourg à la tête du Saint-Empire | Forte en Europe centrale catholique | 1918 (abdication de Charles I^er d’Autriche) 10 | Empire napoléonien (France) | Héritier de Rome et de Charlemagne | 1804 (couronnement) | Napoléon couronné en présence du pape ; adopte l’aigle romaine ; Code Napoléon comme héritier du droit romain | Forte rhétoriquement — forte militairement | 1815 (Waterloo, abdication) 11 | Royaume d ’Italie / Italie fasciste | Roma Caput Mundi ; « Troisième Rome » de Mussolini | 1861 (Rome capitale) ; 1922–1943 (rhétorique fasciste) | Continuité géographique et culturelle | Forte dans la rhétorique interne ; nulle externement sous Mussolini | 1943 (chute du fascisme) 12 | République américaine (États-Unis) | Héritière de la République romaine (implicite) | 1776–1789 (fondation) | Architecture néoclassique (Capitole = Capitolium) ; Sénat ; Congrès ; aigle ; fasces sur les insignes officiels | Rhétorique républicaine forte — jamais revendication impériale officielle | — (toujours en cours comme référence symbolique) 13 | Empire britannique (XIX^e s.) | Pax Britannica comme parallèle à Pax Romana | ~1815–1914 | Discours impérial ; analogie Rome = Londres, Empire romain = Empire britannique | Rhétorique intellectuelle — jamais revendication formelle | 1947 (décolonisation) 14 | Moscou (Russie contemporaine) | Résurgence du concept de « Troisième Rome » | 2009–présent (Patriarche Kirill) | Discours du Patriarcat de Moscou sur le « Monde russe » (Russkiy Mir) | Contestée — largement rejetée hors de Russie | En cours


PARTIE III — La chaîne des « Romes » successives

Visualisation de la transmission du nom et du concept

ROME (753 av. J.-C.)
│   [Royauté → République → Empire]
│
├─── ROME CHRÉTIENNE (313 ap. J.-C., Édit de Milan)
│    │   [Capitale spirituelle de l'Occident]
│    │
│    ├─── NOVA ROMA / CONSTANTINOPLE (330 ap. J.-C.)
│    │    │   [Constantin I — « Deuxième Rome »]
│    │    │
│    │    ├─── EMPIRE BYZANTIN (395–1453)
│    │    │    │   [Seuls « Romains » légitimes aux yeux des Grecs]
│    │    │    │
│    │    │    ├─── EMPIRE DE NICÉE (1204–1261)
│    │    │    │    [Rome en exil, après la 4^e Croisade]
│    │    │    │
│    │    │    ├─── TRNOVO / BULGARIE (XIII^e–XIV^e s.)
│    │    │    │    [« Nouvelle Constantinople » = « Nouvelle Rome »]
│    │    │    │
│    │    │    └─── MOSCOU (1453→1917)
│    │    │         │   [Troisième Rome, Filofei de Pskov, 1523–1526]
│    │    │         └─── EMPIRE DE RUSSIE (Tsar = César)
│    │    │              └─── URSS (héritage messianique sécularisé, selon certains)
│    │    │                   └─── RUSSIE (2009– : résurgence patriarchale)
│    │    │
│    │    └─── EMPIRE OTTOMAN (1453–1922)
│    │         [*Kayser-i Rum* — César de Rome]
│    │
│    └─── SAINT-EMPIRE ROMAIN GERMANIQUE (800/962–1806)
│         │   [Charlemagne → Otton I → Habsbourg]
│         └─── AUTRICHE-HONGRIE (1804–1918)
│              [*Kaiser* = héritier direct de *Caesar*]
│
└─── ROME RÉPUBLICAINE (comme modèle institutionnel)
     │   [Sénat, Consul, Lois des XII Tables]
     │
     ├─── CITÉS-ÉTATS ITALIENNES (XII^e–XV^e s.)
     │    [Venise, Florence : se réfèrent à la République romaine]
     │
     ├─── RÉVOLUTION FRANÇAISE (1789–1799)
     │    [Brutus, Caton, *Res Publica*, Consul, Sénat]
     │
     ├─── ÉTATS-UNIS D'AMÉRIQUE (1776–)
     │    [Capitole, Sénat, Congrès, fasces, aigle, droit romain]
     │
     └─── EMPIRE NAPOLÉONIEN (1804–1815)
          [Aigle romaine, Code Civil, Légion d'honneur, fasces]

PARTIE IV — Les noms de Rome dans les langues du monde

Comment le nom Roma / Rome s ’est dit (et se dit) dans les langues des peuples qui l’ont côtoyée

Langue Nom de Rome Translittération Notes
Latin Roma Nom officiel
Grec ancien Ῥώμη Rhōmē Assimilation du R latin
Grec byzantin Ῥώμη Rōmē Identique ; les Byzantins se nommaient Romaioi (Romains)
Arabe médiéval Rūmiyya / Rūm رومة / روم Rūm désignait aussi l’Empire byzantin en entier
Hébreu Romi (רומי) Attesté dans le Talmud ; Rome est souvent allégorisée comme « Édom »
Persan Rūm (روم) Désignait Rome ET l’Empire byzantin
Arménien Hŕom (Հռom)
Syriaque Rōmī
Copte Rōmē
Turc ottoman Roma / Rûm Rûm = territoire romain/byzantin
Sanskrit Rōmaka Attesté dans les textes astronomiques indiens médiévaux
Tamoul médiéval Rōmā Mentionné dans des textes commerciaux
Chinois Dà Qín (大秦) Nom de Rome dans les chroniques chinoises Han (I^er–III^e s. ap. J.-C.) ; signifie littéralement « Grand Qin » (Qin = première grande unification chinoise) — assimilation de Rome à une grande puissance organisatrice lointaine
Japonais Rōma (ローマ) Transcription phonétique moderne
Berbère / Amazigh Arum (pl. Irumyen) Les Berbères nommaient les Romains Irumyen ; certains Berbères furent romanisés et portèrent des noms latins
Guèze (éthiopien classique) Rōm Attesté dans les chroniques d’Axoum ; contacts commerciaux directs via la mer Rouge

Note conclusive : La permanence du nom comme instrument politique

Le tableau ci-dessus révèle un phénomène rare dans l’histoire des civilisations : le nom d ’une seule ville est devenu un concept normatif universel de légitimité politique. Pendant plus de quinze siècles après la chute de l’Empire d’Occident (476), des États aussi différents que la Russie orthodoxe, l’Empire ottoman sunnite, la France napoléonienne et les États-Unis protestants ont cherché, chacun à sa manière, à se définir par rapport à Rome — soit comme ses héritiers, soit comme ses successeurs, soit comme ses rivaux conceptuels.

Cette universalité du référent romain dans la construction de la légitimité politique est elle-même un phénomène historique à analyser avec distance critique : elle reflète la domination du récit euro-méditerranéen dans l’historiographie mondiale, et tend à occulter des systèmes de légitimité non-romains tout aussi élaborés — l’héritage de Carthage , des royaumes berbères , de l’Empire parthe , de la dynastie Han , du Califat islamique, ou de l’Empire du Mali — qui n’ont pas eu besoin de se réclamer de Rome pour asseoir leur autorité sur des populations entières.


Références

Sources primaires :

Sources secondaires :

Tableau compilé à partir de sources académiques et encyclopédiques vérifiées. Les revendications d ’héritage sont présentées sans jugement de légitimité historique.